JOUR 1
Rien de particulier à dire, juste un vague sensation de déjà-vu, déjà connu. Et puis zut y a pas de mal à ça ! Je compte les semaines sur le calendrier. Ca fait deux mois. Après tout j'ai bien le droit non ?! C'est bien ce que je dis, déjà vu déjà connu sauf que là c'est autre chose, quoi ? Je n'en sais rien. Si jamais je m'en sors, il faudra que je lui dise merci quand même, parce qu'à cause de lui, ou grâce à lui, je compte les jours sur ce foutu calendrier. Punaise une odeur de grillé et mon ordi qui plante ! J'espère qu'il n'est pas mort sinon je suis foutu. Un signe de vie, allez redémarre tu vas pas me faire ça quoi ! Pas maintenant ! J'entoure un jour, on est le 6, c'est ça ? Oui le 6 Juillet. Je suis seule à la maison, ma mère travaille. Ma soeur est partie avec une copine, tant mieux je ne veux pas qu'elle lise. Mais qu'elle lise quoi ?! Il n'y a rien à lire. Rien à lire tant que cet ordinateur n'aura pas redémarré. Ah ça y est ! Merde il s'est déconnecté ! Tant pis, pas grave, je vais attendre, il va revenir.
Jour 1 rien d'intéressant à dire sauf que j'attends depuis 30 minutes et que ca commence à légèrement me taper sur le système nerveux. Je veux de l'eau, j'ai soif je transpire. Mince la bouteille est trop lourde, il faut que j'attende que quelqu'un rentre à la maison. Toujours attendre. S'ils savaient combien j'en ai marre d'attendre. Oui de toute manière ils sont tous pareils ! Pour bouger y a personne, et j'ai même pas de numéro de téléphone. Ca y est il se reconnecte ! Enfin ! J'oublie un peu l'autre, ou du moins j'essaie. Si seulement il savait comme c'est dur mais bon je fais avec. Deux mois, j'ai fait une croix sur le calendrier, youpi je suis toujours vivante. On y croit, on en veut, on est fort. Ca sent le roussi tout ça, il me demande ou je veux qu'on se voie. Alors je lui réponds que dans un lieu neutre ce serait pas plus mal, un lieu qui ne me rappelle aucun souvenir. Un lieu neutre quoi. Et puis il va pas se plaindre si j'accepte. La fac'. Quoi ! Il veut ? On se voit à la fac'. Il est pas fou non ! Et moi, qu'est ce que je veux la-dedans ?! Tout le monde s'en fiche. OK c'est bon... la fac'... je me déconnecte, pas envie de parler. Faut que je range quelques tiroirs dans ma tête, à demi entrouverts encore, et qui ne se refermeront sans doute jamais.
Jour 2
Bon décontracte-toi ! Souffle, sois attentive, lucide et vigilante ! Tu es fragile, tu as mal dormi, c'est un mâle en rut, il va te sauter dessus, il te l'a dit... Attends attends attends stop la !!! Y a un truc qui me gène dans l'histoire. Pourquoi j'ai accepté ca ? Je sais pas, hop pas le temps de discuter, même si je me fais la conversation toute seule, au moins je me contrarie pas. Je mets un pantacourt blanc, une mini jupe à carreaux, pétard quand j'y repense, la mini-jupe je devrais peut-être pas, y a un pantalon en dessous alors ça va... je prends le taxi, il pouvait pas être en retard ! J'ai mal à la tête, pire je sens que je vais m'évanouir. Cette nuit dans ma tête il y avait une lettre. Patate sautée, patate douce, putain j'aurai pas dû y aller ! Le seul truc remarquable la-dedans, c'est que ça commençait que par des P, génial... j'ai mal au ventre. Et si je continue je vais finir par exploser la manette de mon fauteuil. Je tourne je vire. Pas moyen que je puisse péter un coup, trop de monde autour... Et voilà... toujours patate qui revient dans ma tête, purée, putain, punaise et plus rien.
Jour 4
Ne me demandez pas ce que j'ai fait le jour 3, je suis incapable de m'en souvenir... Tout ce que je sais, c'est que là, maintenant à ce moment précis, je suis devant mon ordi et j'attends avec impatience une réponse de l'interlocuteur à l'autre bout du monde peut-être. Que lis-je ? J'essaie d'entendre, de mettre un son. J'ai pas envie de parler, pas envie d'écrire non plus. Allez vous faire foutre ! De toutes façons ça servirait à quoi que j'explique ce que je ressens ?! Deux mots : big bang.
Novembre
J'ai arrêté d'écrire, mon journal est foutu, entre les feuilles déchirées et les larmes qu'il y a dessus, HS, Kaput, hors service. Je sais je l'ai déjà dit mais c'est pas grave. Je me prépare comme tous les matins, je vais à la fac. Suis-je obligée de préciser que le jour d'avant, c'est à dire hier, le fantôme et moi étions dans un sous-sol, bref inutile. Bonheur la jauge est à -10. Besoin d'affection -40, sexualité allez je vais gentille, je vais dire 50, sur une jauge de 100 c'est pas mal déjà ! Ben ouais, après ce qu'il s'est passé hier... Le taxi arrive, je me casse.
Décembre
Je suis pas seule pour Noël. Ouf ! Je suis avec deux personnes que j'aime, enfin 3... Mouais on va dire deux et demi... J'ai mangé un kebab, fais péter le bouton de mon pantalon, au point qu'il en oublie de me fermer la braguette, pas grave. Y a que nous qui l'avons vu. Ca fait partie du fun. Avec lui tu peux rire. Pour un rien en plus ! Tu te sens bien et c'est pas prêt de s'arrêter, et si ca continue tu vas finir par te pincer pour vérifier que tu ne rêves pas. Tu envoies un texto ou deux au fantôme pour être tranquille. Pour savoir s'il n'a pas fait de bêtise en étant tout seul... Mais au fait, comment fait-on pour envoyer un SMS à un fantôme alors qu'il est déjà mort ? Je vous expliquerai ça plus tard.
Mai
Dernier cours de littérature comparée, je contemple la braguette du prof tandis qu'il nous prépare pour les partiels. Il nous parle de Butor, l'emploi du temps, livre que j'adore, que j'ai lu trois fois en l'espace d'un semestre. Y en a qui ne l'ont même pas lu, c'est pour te dire ! Pardon j'hésite toujours entre le tu et le vous, tu ne m'en voudras pas petit lecteur ? Butor utilise dans un roman une écriture lacunaire, ou il manque certains éléments qui sont sans doute la clé de l'intrigue. Ca te rappelle pas quelque chose ? Cette volonté de ne pas aller jusqu'au bout de ses idées, qu'il n'y ait pas de structure apparente, pas de fil conducteur visible, pas de chronologie à étapes. Ca s'appelle pourtant l'emploi du temps. Le prof me garde après le cours. Il a besoin de savoir pourquoi j'ai envie d'arrêter les Lettres. Et là, je ne sais pas comment, on en arrive à parler de la condition féminine dans la littérature et plus généralement dans notre société. Il faudra qu'il vienne assister à un des cours de Monsieur Filaire l'année prochaine, je m'en fous je le traînerai par la peau des fesses s'il faut, mais il viendra (je te parle toujours du fantôme). Holà faut que je m'arrête... pensées obscènes, ca peut devenir dangereux ça ! Distance de sécurité oblige, il ne s'assiera pas à côté de moi, c'est proscrit. Ah décidément Butor tu es maître pour nous perdre dans ton écriture labyrinthique, si seulement je pouvais faire pareil moi !
Juin
Punaise je recommence à sortir des mots avec des P dedans ! Ca doit être l'effet du manque. Je me connecte à Internet, le fantôme est pas très bavard, tant pis pour lui. Je lui parle de cette obsession des mots en P, il me répond «des mots en EX», rien à voir. Il ne peut pas comprendre de toutes façons... Celui que j'aime est parti, seulement je peux le dire à personne. L'autre avec ses mots en «EX» il commence à me gonfler sérieusement. Comme toutes ces fois où il a écrit des mots commençant par «A»... Abusé, absence, amour aussi, je m'étale.
C'est comme si la vie s'était arrêtée, comme s'il n'y avait plus de mois, plus de saisons, plus rien, du vide. Hier il a écrit, et demain il n'écrira plus. Il y a deux solutions. Soit il essaie de trouver un échappatoire, une passion qui lui permette de vivre, soit il se tue. Il a écrit hier, quelque chose qui ressemblait à manifeste de l'anti-drague sur fond vulgaire et déplacé. J'adore ! Je suis fan ! C'est pas lui tout ça, et j'ai beau l'expliquer aux gens qui m'entourent, ils ne le comprennent pas. Mais je crois, je suis convaincue même que si on lui donnait une chance de s'exprimer, je ne l'appellerai plus jamais Le fantôme. Sans doute un jour quelqu'un pourra m'expliquer pourquoi il agit de ce qu'il est profondément. Pourquoi il s'obstine à repousser les autres. Pourquoi il a installé chez moi cette sensation d'inachevé, comme de jamais finir mes phrases ni d'achever les textes que j'écris. Je suis amoureuse pourtant mais je cherche encore ce qui a pu un jour me pousser à accepter de le voir. Ce jour que j'ai soigneusement évité d'expliquer comme quoi la personne que l'on aime n'est peut-être pas celle qui nous fascine le plus. Non pas qu'on s'ennuie mais avec elle, on peut jouer, trouver des plaisirs simples, s'amuser, mais pas au sens péjoratif du terme. Non, trouver des vrais plaisirs, ceux qui ne font pas mal. La personne qui crée la fascination ne s'en rend pas compte. Souvent elle crée une relation de dépendance sans le vouloir. Il n'est pas un objet d'étude, pas une chose que je cherche à étudier. J'ai essayé de le comprendre, un jour, et puis le lendemain j'ai arrêté parce que c'est inutile. N'essayez pas de le comprendre et ne le jugez pas. Je ne prends pas sa défense, je dis juste que je suis pareil. Chaque mot que je prononce est fait d'un mépris de la vie absolument total, alors que j'avoue volontiers que cette même vie vaut d'être vécue, paradoxalement. Il y a parfois des êtres que l'on ne peut pas comprendre. On les aime, on en fait des dieux, on vit, on ne respire que par eux. Et puis lorsqu'on se rend compte, que toute manière, quoiqu'on fasse, et quoi qu'on leur dise, ils sont incapables de communiquer, on abandonne. Parce qu'on ne sera jamais assez fort pour assumer ce type de relation. Je me suis réveillée un matin en me demandant si je l'ai aimé. Et quand la réponse m'est apparue comme positive, j'ai d'abord pensé que c'était une erreur, mais après mûre réflexion, je suis arrivée à la conclusion que ce n'en etait pas une. J'ai essayé de lui dire pendant plusieurs semaines. Mais il est plus facile pour lui de se réfugier derrière un écran d'ordinateur plutôt que de venir me voir. Et puis avec le temps, le créateur de manque fonctionne de moins en moins. Je me suis rendue compte que je n'étais pas plus moche qu'une autre, pas plus bête et que cet amour que j'avais perdu puis retrouvé, à son contact, n'était peut-être pas celui auquel je tendais. Quant un homme vous aime, il vient vous voir, et son sourire illumine votre journée, c'est comme ça, vous ne pouvez rien contre. La simplicité avec laquelle il vous dit qu'il vous aime, avec laquelle il vous le prouve, c'est ça que j'attendais, que j'aurai voulu que le créateur de manque, comme j'ai pris l'habitude de l'appeler. Avec lui les relations ne sont jamais simples mais ne lui jetez pas la pierre, lui aussi il a souffert, et peut-être plus que n'importe qui d'entre vous qui lirez ce texte. Aujourd'hui je suis fière de dire que l'homme avec qui je partage de bons moments, mais aussi de moins bons, et c'est logique, est un mec génial. Le créateur de manque, quant à lui, a besoin qu'on lui dise qu'on l'aime, qu'on sera toujours là pour lui. Le problème étant de savoir s'il le croit ou non. Il cherche à calculer sa vie, à la rendre parfaite, droite, carrée, pour qu'aucun élément perturbateur ne vienne lui faire du mal. A l'abri des regards, il s'est construit une bulle dans laquelle personne d'autre que lui n'évolue. Pourtant j'aurai été fière de dire «moi je l'ai éclaté, j'ai éclaté ta bulle de carbone et j'en ai fait une bulle d'oxygène? J'ai pris tout le mal qui t'entoure et j'en ai fait de l'or». Voilà ce que j'aurai aimé dire et faire, et que je n'ai pas pu réaliser. Ne laissez jamais un créateur de manque manger votre peau et respirer votre air. Il faut arriver à équilibrer l'équation, à la rendre stable, ce que je n'ai pas su faire. Ce n'est pas du regret, juste cette sensation, ce goût amer de manque, d'inachevé.